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Création d’un centre de protection de l’enfance : un défi humain émouvant pour un architecte

Création d’un centre de protection de l’enfance : un défi humain émouvant pour un architecte

Par webmaster Alu le 16/06/2021 à 14:09

La protection d’enfants et de jeunes adolescents retirés brutalement à des familles où règne la violence est un véritable challenge pour le concepteur du centre d’accueil chargé de les héberger de façon transitoire. Confronté à la nécessité absolue de permettre à des êtres cabossés par la vie de s’approprier des lieux qu’ils n’ont pas désiré, l’architecte doit composer avec des intérêts contradictoires : humaniser des locaux qui n’étaient pas initialement destinés à l’hébergement, tout en respectant les contraintes de pérennité d’un ERP soumis au risque d’expression d’une violence sourde. Une réalisation révélatrice de cet émouvant parcours initiatique : la restructuration d’un bâtiment ancien au centre d’Étampes (Essonne).

 

Interview de Julien DERENNE, Architecte , Agence ALU

 

Le contexte du chantier : des contraintes multi-factorielles

 

Dépendant du Département de l’Essonne, l’Institut de l’Enfance et de la Famille (IDEF) est chargé d’accueillir de façon transitoire des enfants et de jeunes adolescents confrontés à des difficultés familiales, le temps de trouver une solution. Âgés de 6 à 17 ans, ils sont souvent victimes ou témoins de violences familiales telles qu’il devient urgent de les retirer à leur famille et de les placer temporairement dans un centre de protection pour enfants. Ils y demeurent généralement de 2 mois à un an, jusqu’à ce que les problèmes avec leurs parents soient résolus ou qu’on leur ait trouvé une famille d’accueil. L’IDEF dispose de trois sites dans le département dont le principal se trouve à Bretigny-sur-Orge. L’une de ses annexes ayant brûlé à la suite de dégradations de ses pensionnaires, le Conseil départemental cherchait à restructurer un bâtiment de son patrimoine foncier pour le transformer en centre d’hébergement. Son choix s’est porté sur un vieux corps de bâtiments situé au cœur de la ville d’Étampes, qui hébergeait alors des services d’ERDF.

 

Missionnée en tant que maître d’œuvre pour réaliser le programme de réhabilitation élaboré par les services du Département, l’agence ALU Architectes était confrontée à une double contrainte.

 

1-Restructurer un bâtiment inadapté à ses nouveaux besoins

 

L’édifice en U était une bâtisse vieillissante. De plus il avait été transformé en un ensemble hétéroclite de bureaux et d’ateliers destinés à une activité industrielle. Austère dans sa conception et peu approprié dans ses réaménagements pour les besoins des services, il était très éloigné des attentes d’un foyer d’accueil.

 

2-Pacifier une population de jeunes en grande souffrance

 

Le niveau de détresse d’enfants et de jeunes adolescents victimes ou témoins de violences parentales au point d’être arrachés dans l’urgence à leurs familles était extrême. Il fallait leur proposer un environnement d’accueil qui les rassure et les stabilise. Et prendre en compte la violence potentielle qui pouvait les animer en réaction, en intégrant un certain nombre de contraintes liées à la sécurité des installations, des occupants et des encadrants.

 

 

La réponse de l’agence : Un projet ambivalent, entre ambiance adaptée et pérennité des installations

 

Dès l’origine, ALU Architectes a fait le choix d’intervenir à la fois sur des chantiers privés et de répondre à des marchés publics. Ces derniers sont en effet soumis à de multiples contraintes d’usage qui incitent à relever un challenge plus complexe. Il s’agit de pousser davantage la réflexion, d’intégrer beaucoup plus de paramètres, parfois contradictoires, de trouver des solutions originales, bref de sortir de sa zone de confort et de se dépasser grâce à une expérience enrichissante.

En l’occurrence, la détresse de ces enfants maltraités qui n’avaient souvent évolué que dans un contexte de privations et de violences nous a ému et poussés à relever le défi. Pour apaiser au mieux la souffrance de leur transfert brutal pour une période transitoire, il fallait les accueillir dans une ambiance pacifiante qu’ils puissent immédiatement s’approprier pour en prendre possession comme leur nouveau lieu de résidence, tout en anticipant les éventuels dégâts que la violence sourde qui les animait pouvait leur faire commettre sur les installations et assurer ainsi la pérennité des investissements publics.

 

Nous avons travaillé selon quatre axes :

 

1-    Humaniser la façade du bâtiment

 

Très sollicitée par le temps comme un vieux corps de ferme et fonctionnelle comme le sont les sites devenus industriels, elle était d’un abord extrêmement austère. Malgré la géométrie rigoureuse du bâtiment ramassé autour de sa cour, il fallait envoyer un signal fort qui exprime sa nouvelle fonction de maison d’accueil. C’est-à-dire jouer sur les bons matériaux et les bons rythmes pour l’apaiser.

·      La cour de 300 m2 devait intégrer 6 places de parking et la double rampe d’accès handicapé. Nous avons créé un îlot de verdure de 80 m2 de gazon complanté pour adoucir une perspective trop minérale et peu engageante.

·      Nous avons ensuite installé en biais l’escalier d’accès et la terrasse de bois afin d’atténuer la froide régularité des volumes à angles droits.

La façade du bâtiment principal en R+1 est heureusement exposée plein sud et nous avons agrandi les baies vitrées de l’étage. Pour compenser la solennité du revêtement en fibrociment gris choisi pour des raisons de longévité, nous avons imaginé de la rythmer de touches de couleurs. D’une profondeur de 90 cm, des boîtes métalliques aux tons vifs, tronquées comme des prismes, égaient désormais la façade. Ces grandes ossatures métalliques sont des brise-soleils qui filtrent la lumière. Les tôles qui les recouvrent pour éviter la stagnation des eaux de pluie sont perforées afin de créer des jeux d’ombre évoluant selon les heures.

 

2-    Adoucir les espaces communs

 

En dehors des tranches horaires de leur scolarité, c’est dans ces parties que les enfants passeront le plus clair de leur temps collectif. Elles consistaient en deux salles de 50 m2 chacune, l’une consacrée aux activités principales et l’autre à la restauration. Il fallait rendre l’ensemble plus généreux et transparent.

 

La façade arrière du bâtiment, en pleine terre le long d’une déclivité, était aveugle. Mais le mur principal, exposé plein sud, disposait déjà en rez-de-chaussée de grandes baies vitrées à doubles vantaux qui permettaient une belle luminosité. Pour accentuer la diffusion de cet apport de lumière naturelle et exprimer les couleurs des murs du fond, il fallait décloisonner l’ossature du bâtiment. Nous avons choisi de casser l’exiguïté des volumes en créant trois ouvertures dans le mur de séparation pour réunifier les deux espaces en les faisant communiquer. Biseautées, elles allègent et contrastent le nouveau lieu de vie.

Le choix de murs colorés permet ensuite d’égayer l’atmosphère.

 

Le maître-mot d’un bâtiment construit sur des fonds public est la pérennité qui contraint le bâtisseur en termes de choix des matériaux et d’emplacements. Ainsi le principe d’un Établissement Recevant du Public (ERP) est de limiter la casse. Contraints au niveau du revêtement de sol par la matière plastique résistant aux chutes, nous avons choisi une teinte claire qui adoucit l’ambiance.

 

Les espaces de circulation ont été agrémentés de faux miroirs de dégagement incassables qui allègent la perspective et accentuent la luminosité, tout en permettant de ne dissimuler aucun recoin à la surveillance des encadrants.

 

3-    Apaiser les espaces de nuit

 

Le centre de protection doit accueillir 15 enfants dont 3 en semi-autonomie. 10 d’entre eux disposent à l’étage d’une chambre et d’une salle d’eau individuelles. Les autres partagent en rez-de-chaussée une chambre à double accès pour handicapés. Ce sera le refuge nocturne de ses jeunes habitants. Il fallait leur offrir de petits cocons dont ils puissent prendre possession pour retrouver leur intimité perdue.

Or les contraintes de pérennité d’un bâtiment public sont souvent contradictoires avec une telle ambition. Portes renforcées, sol plastifié, ensemble bureau-étagères-penderie fixé au sol, sanitaires en inox et fenêtres à limiteur d’ouverture identiques aux hôpitaux psychiatriques ne favorisent pas d’emblée une ambiance conviviale. Heureusement, les volumes accidentés et les charpentes de bois de l'ancienne ferme ont permis de faire de chaque chambre un volume unique. De plus, pour faire chanter la luminosité qu’offrent les ouvertures, chacune a été personnalisée d’un thème différent de couleur vive.

 

4-    Favoriser les espaces de loisirs

 

L’espace intérieur du bâtiment était restreint car un tiers du site devait héberger les services inaccessibles aux résidents : bureau des encadrants, cuisine, chaufferie, buanderie ou locaux techniques. Le corps de ferme disposait heureusement de boxes fermés par de grandes portes cochères qui ont pu être transformés en espaces de jeux, accueillant notamment une table de ping-pong. Et, en matière d’activités physiques, un panneau de basket a pu être fixé dans la cour, face au marquage au sol de son tracé sportif.

 

Conclusion : une expérience humaine inoubliable

 

Le bâtiment va accueillir ses premiers résidents dans les jours ou les semaines qui viennent et les seuls retours que nous ayons à ce jour sont ceux des encadrants et éducateurs qui l’ont plébiscité. A travers le cahier des charges qui nous a été imposé, nous avons été confrontés à une détresse humaine que nous n’avions jamais touché du doigt de façon aussi crue. Très affectés et émus de cette découverte, nous avons cherché en priorité à répondre aux besoins de ces enfants en grande souffrance, pour leur offrir le meilleur hébergement transitoire possible dans le respect des contraintes du local existant et des normes requises de pérennité de l’outil.

Cette expérience nous a permis de prendre conscience d’une nouvelle facette de notre vocation d’architecte qui nous apparait désormais sous un angle inédit. La grandeur du métier est peut-être de devenir une sorte d’alchimiste, dont la mission serait de transmuter les contraintes techniques, réglementaires et sociales que nous devons prendre en compte en une réflexion créative au service de l’objectif final. En l’occurrence, assurer le bien-être des enfants tout en offrant les meilleures conditions aux éducateurs pour exercer leur accompagnement.

 

Mission accomplie, semble-t-il, puisque l’agence vient de se voir confier un second projet, le réaménagement d’un pavillon sur le site de Bretigny-sur-Orge, dont le démarrage du chantier est imminent.



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